Analyse – Hugo TSR – Rei

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Pochette de l’album

Ce titre est composé d’un couplet unique, ce qui donne une impression de déballage, de défoulage ou de freestyle, de bloc uni.

«C’est rythmé comme le morse, chrono en marche pour un départ canon

Ils disent que l’rap est mort, on pille sa tombe comme celles des pharaons

J’calcule pas la censure, dès l’entrée y a du sang sur l’buffet

Personne a pu m’buter, j’suis venu les culbuter sans culture G»

Hugo TSR commence par désigner et définir son rap, donc par un ego trip caché en fait. Il le compare au morse, a quelque chose de codé, de réservé aux initiés. Il aborde le thème du langage et prône une certaine technicité.

Le chrono indique la performance sportive et la rapidité (l’absence de verbe dans cette partie de la phrase renforce cet effet) tandis que le départ canon est métalittéraire (il renvoie au début de la musique même). Ceci renvoie au champ lexical du chant, mais contient aussi une syllepse car on peut aussi penser à l’arme. Les deux sens sont mobilisés. La phrase est également très bien rythmée et Hugo annonce son art poétique et ce qu’il va faire.

On a une personnification du rap et la rumeur de sa «mort», puis celui-ci est au contraire comparé aux «pharaons» dont les tombes sont «pillées» : le rap est donc quelque chose de prestigieux et de riche, de sacré d’ancien, c’est en fait une provocation, un pied de nez, un éloge du rap en contre-pied des «on dit». Ce sont les héritiers du rap enterré donc on a une antithèse sémantique. En fait c’est ironique, le «ils» est décrédibilisé aussitôt, subtilement par le «on». Il y a une opposition récurrente entre ces deux pronoms.

On passe ensuite à la première personne qui marque une implication cette fois, aux antipodes de «la censure». L’artiste ne s’en préoccupe pas car dès le départ règne la violence, avec la métonymie du sang, mêlée à la métaphore du repas chic, derrière les belles apparences bourgeoises, les réceptions, les repas … Ca devrait écœurer mais non. Alors l’auteur doit être trash. Censure/culture , Buffet/buter/culbuter. On retrouve la métaphore de la mort encore pour «descendre» Hugo,

«Culbuter sans culture G» : jeu avec les mots les sonorités plutôt que la culture dominante pour les «enculer». Hugo n’a pas besoin de culture générale pour entrer dans la «game» malgré les pensées communes. L’expression est profondément ironique car atypique pour un rappeur. C’est un choix de vocabulaire qui permet de montrer que si Hugo «rejette» la culture, il aime travailler son langage. Mais c’est presque un euphémisme car cela parait moins violent qu’un autre terme, plus fin.

Le texte commence donc fort dans la punchline du système (désigné par une troisième personne du pluriel, indéfinie) face à l’egotrip (portant sur le narrateur). On est pleinement dans le dilemme du monde face au moi.

«Tu bois comme un trou sans fond, et souffle un coup, t’es sous tension

Après c’t’album, t’es mon p’tit, j’te prends la fièvre en t’touchant l’front»

Dès la cinquième ligne on retrouve le thème de l’alcoolémie qui vient soigner, combler quelque chose, avec la comparaison du trou, courante mais accentuée («sans fond»). Ceci est mis en parallèle avec une certaine mise sous tension sociale par le connecteur logique «et». «Un coup» mobilise le sens figuré associé au verbe «souffler» (=relaxation) mais renvoie également au fait de «boire», c’est une syllepse.

Puis on a encore une phrase qui flatte l’ego du locuteur en renvoyant à son œuvre mais rabaisse au contraire celui de l’auditeur désigné couramment par la deuxième personne du singulier chez Hugo. Cela souligne un certain réalisme et une infantilisation du «tu»

L’auditeur est ramené à l’état de bébé rendu malade, à qui il faut prendre la température … Tout ça grâce à ce nouvel album ! Ca commence fort … Le rap est un «combat» rythmé, travaillé mais cru. Et ça continue avec un rythme assez haché et quelques assonances en [ou] qui rappelle le cri du loup :

«J’reviens en soum-soum, crocs d’zoulous, on fout l’zouk, j’m’en fous d’tout

J’les bouffe tous, la baffe est gratuite comme Paris boum-boum

Plouf-plouf : c’est toi qui die, le rap : mon fourre-tout»

Crocs : morsure, violence, défense. Zoulous : peuplade colonisée mais qui s’est très bien défendue face aux Anglais avec pas grand chose. L’expression est étrange les Zoulous sont animalisés, le rappeur aussi. Foutre le bordel expression mais attention au langage musical encore !! Il exprime une indifférence globale. Passage du « je » au « on » du « tu » au « je ».

La métaphore des crocs est filée avec «bouffer» qui se fait menaçant contre le monde entier. Les « ou » sont des onomatopées violentes qui viennent renforcent ceci. La violence est gratuite, elle, n’est pas encore sujette à la marchandisation. «boom-boom», le coup. L’ambiance est nocturne dans la capitale.

Plouf plouf : son de tombée dans l’eau et «tirage au sort verbal» pour tuer l’autre. (parallèle avec le jeu d’enfants mais aussi la roulette russe). On a une hypotaxe : on a deux points au lieu d’avoir des connecteurs logiques ce qui donne encore rythme, rapidité, efficacité et violence à la phrase, comme un coup de pistolet. Le rap est une arme, un outils.

«Y’a des tas d’grillages, des portes fermées, mais tout s’ouvre, j’ai l’attirail»

Il est une boite à outils même, un «attirail» de bricolage ou de guerre qui permet d’échapper à l’enfermement,la routine du quartier, souligné par les symboles des «grillages» et des portes.

«À traîner dans des sales endroits, j’vois qu’l’avenir s’effiloche»

L’avenir est comparé à un tissu déjà cousu qui s’abîme à cause du zonage dans le quartier insalubre du 18ème.

«J’emmerde Pôle Emploi moi, j’veux être pilote de pirogue

Pour la r’traite c’est mort gros, le travail m’a distancé»

Humour, troll, en même temps que pied de nez. La première phrase a l’air d’une simple punchline mais dénonce pourtant la trop grande banalité, normalité de Pôle Emploi à vouloir caser tout le monde dans les mêmes cases et à ne pas reconnaître à égalité toutes les activités/ métiers.

Hugo rêve aussi ainsi d’être un indigène sauvage, mythe du bon sauvage, face à notre confort et artificialité grandissante.

Après le chômage, l’artiste évoque sa déception de la retraite, thème d’actualité sociale. Elle n’existera plus. Elle renvoie pourtant à l’identité française et à nos avantages bien particuliers. La fin de la seconde phrase personnifie le travail comme un sprinteur qui a dépassé de loin Hugo mais celui-ci ne semble plus trop s’en préoccuper en même temps qu’il en perd une certaine place sociale.

«Tu sais, j’prépare un casse si j’porte un casque et des habits d’chantiers

18ème, tu t’fais filer pour une sale gueule ou une be-bar»

Hugo nous signifie être davantage du côté du banditisme et de l’argent sale que de «pôle emploi» et de la «retraite» des organismes de «vendus». En même temps il est plein d’ironie, car ces deux phrases reprennent des stéréotypes, ce qui est visible par l’hypothétique, qui conclut un peu rapidement sur le motif des habits à la préparation du casse ou encore par le champ lexical des apparences que dénonce «gueule» et «barbe».

Hugo parle donc de délit de faciés et de généralisation autour des musulmans. Il rejette ceci. On sent encore une fois que c’est quelqu’un qui se renseigne, suit l’actualité et en est dégoûté en même temps qu’il y trouve de l’inspiration.

«Quitte à déplaire, moi, j’me répète comme un tagueur ou une grosse baffe

J’ai du retard, je t’éduque pas, dans nos ventres, on noie les papillons

Quand j’rappe ici, ça tape là-bas, c’est l’effet vodka-pillon»

L’artiste se défend des critiques en même temps qu’il justifie sa musique. Le verbe répéter est à prendre également au sens figuré : il ne répète pas seulement des paroles ou des idées mais aussi un flow, une mélodie, une ambiance, au même titre que les graffeurs qui mettent leur blaze partout ou qu’une baffe lors d’un combat. Bien sûr, les comparaisons sont ici peu attendues, ce qui donne un côté comique en même temps que «wahouu»

Le rythme de la seconde phrase est encore très saccadé. L’expression des «papillons dans le ventre» renvoyant à une sensation d’amour plutôt agréable est totalement désanchantée : ces animaux à la connotation mignonne, positive, voire merveilleuse, sont «noyés» par la vodka et le bédo. L’enfance, l’innocence est elle aussi atteinte par ces substances.

Le «on» est indéfini et semble rendre l’identification possiblement assez large. Jeu «ici/là-bas»: son rap a des conséquences sur d’autres lieux géographiques, sacrées répercussions !

«As-tu pensé qu’on s’calmerait ? Prends tes bottes et ton k-way

C’est parti pour la vraie averse, le TSR est là, ouais

J’évite les grandes, les petites radios, on vise plus haut qu’la vie d’château»

Le calme collectif n’est pas possible. On retrouve la métaphore climatique de l’orage. Les jeunes de cités sont plongés dans une agitation et une agressivité constante qui n’est pas prêt de se finir. Hugo rejette cette pensée même. Il exhorte fortement l’auditeur à se couvrir par deux attributs propres à la pluie. C’est un phénomène naturel, météorologique, normal mais plein de violence, dérangeant, frigorifiant. Le crew est déterminé donc (telle est la signification de l’insistance sur la présence du TSR)

Le rappeur évite les canaux classiques qu’ils soient prestigieux ou moins «vendus». Il préfère rester authentique et indépendant et de cette manière «vise (encore) plus haut» que le commun des mortels, conformiste. Cette spatialisation et expression figurée est courante pour symboliser le succès. Le château est un symbole de pouvoir, de noblesse, de richesse. Ce n’est pas ce qui intéresse notre rappeur et il rabaisse donc tous ces signifiés.

«Tout l’monde té-sau, c’est pire qu’un trampoline

Des grands aux p’tits, pour foutre des crampes aux flics pas besoin d’un grand bolide

Trop d’cadavres il faut une pelleteuse, les p’tits veulent faire feu

Plus rien n’me choque, faites entrer l’accusé en guise de berceuse»

Le verbe «sauter» subit une sillepse : il est d’abord utilisé au sens figuré, il signifie en fait être tué. La mort concerne tout le monde dans ce quartier miséreux… Mais la comparaison (et métaphore» à un trampoline) remobilise le sens propre du mot en même temps qu’il crée un triste décalage entre l’idée de mort et l’idée d’enfance, d’amusement du trampoline.

Le prestige ou l’âge n’épargne personne. Tout le monde est concerné par cette violence et par le «sport» face aux flics. Les armes sont minces ont ne peut que «leur foutre des crampes» et en même temps c’est déjà beaucoup et on a pas besoin de beaucoup de matos. On retrouve ensuite encore la mort avec les cadavres qui sont en excès, au point de solliciter la «pelleteuse» qui est un instrument de travaux bâtiment donc son usage n’est pas très respectueux des morts, il ne suit pas les rites funéraires. La phrase vise là aussi la provocation en même temps que le rappeur continue de prôner un certain réalisme.

C’est cru, mais c’est la réalité en images. Ce sont les «petits» qui veulent utiliser la violence, les armes. («faire feu»)

On a une référence à Orelsan et à une émission à la mode sur les meurtres. On est toujours dans le glauque, dans la violence, et dans la dénonciation de leur omniprésence, associés au divertissement et à la «berceuse» : on endort déjà les enfants avec ces conneries.

Hugo TSR mélange des registres pour le réalisme, le choc et l’art de la punchline encore.

«Tous perso, j’leur parle de son, ils m’parlent de fric à faire

Facile à prévoir, les chiens s’amènent dès qu’y a des bruits d’gamelle»

Individualisme et cupidité, capitalisme plutôt que goût pour la musique ou l’art. Hugo TSR est un alien. La troisième personne du pluriel s’oppose à la première du singulier et au «on» indéfini». On a un parallélisme de construction pour montrer l’absence de dialogue, de points communs et la divergence des centres d’intérêt.

«J’suis toujours ce merdeux, tu m’laisses l’appart’ tout est en feu

Là j’paie le prix d’un F2 mais c’est une pièce coupée en deux

18ème phase, 18ème marches, on peut rentrer dans mon palais

J’décris un monde pas net, c’est que l’départ, prépare un mont d’palettes»

Retour de l’enfance : Hugo reste un grand enfant mal vu, agité, un «merdeux». Il est prêt à la connerie et à détruire ainsi. En fait, il a surtout beaucoup de colère et pas grand chose à perdre. La mention de l’appart est une bonne excuse pour caser une punchline sur le prix des logements et le foutage de gueule des propriétaires à Paris (ce qui pourrait justifier un incendie malencontreux…)

On a un jeu entre le numéro du quartier et le nombre de phrases ou de marches du rappeur, ou de son appartement. Le rappeur nous invite chez lui, qu’il représente par le «palais» ce qui reste dans la continuité du ton : c’est à la fois ironique et sincère (Hugo se considère quelque part comme plus riche que les riches par son rap et sa manière d’être).

La dernière phrase du texte justifie cette idée en étant méta-littéraire. Hugo TSR se justifie et s’explique de sa musique encore une fois : le réalisme de la description d’un monde «pas net», glauque, violent, inégal, absurde qui nécessite de nombreuses couleurs (palettes) pour être précise et pour ne pas s’arrêter.

C’est un exercice est plus dynamique, déterminé : «faut que je m’exerce, un stylo, une croix…»

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