
L’utopie est mon domaine de prédilection depuis ma lecture d’un livre de Thierry Paquot appelé « Lettres à Thomas Moore sur son utopie et celles qui nous manquent ». Je travaille dessus pour mes études, en lien avec des auteurs tels que Bernard Werber.
Dans « Lettres à Thomas Moore », l’auteur s’adresse à l’écrivain défunt pour commenter, compléter, réactualiser son œuvre. Il retrace une histoire de cette notion depuis le XVIème siècle, notamment son lien avec les différentes idéologies du XXème siècle. Il souligne l’aspect littéraire et politique de cette notion. Il la modernise.
L’utopie peut alors être de différents types, ce que nous allons voir, elle comporte des variantes. Son origine remonte au XVIème siècle sous la plume de l’écrivain Thomas Moore. Utopia est un pays où il n’y a pas d’argent et où l’abondance assure la paix. Originellement, c’est un lieu qui n’existe pas (u-topos) d’après le grec ancien, mais c’est aussi un lieu particulièrement agréable (eu-topos). Ces deux sens sont spatialisés et vont ensuite influer sur les différents courants et les différentes représentations de l’utopie.
Thierry Paquot, lui, distingue deux sens à ce terme : celui d’anticipation et celui d’un « présent qui mise sur le bonheur ». Dans le dictionnaire Larousse, on trouve une tension entre l’idée d’un idéal ou d’un parallèle possible.
Thomas Moore était un humaniste et imagine une société idéale dans un pays fictif dans son œuvre. Il invente une nouvelle notion, tout en s’inspirant des écrivains grecs qui parlent notamment du mythe de l’Atlantide (voire la Nouvelle Atlantide de Francis Bacon). C’est une question (celle de la société idéale) que l’on retrouve déjà dans la République de Platon. Finalement, l’utopie est un lieu trop beau pour être vrai quelque part. Mais ce sens va être mis à mal et va ensuite côtoyer le sens d’un idéal à atteindre.
Depuis le XVIème siècle, ce terme s’est donc chargé d’histoires, de références, de sous sens, de connotations très diverses. L’utopie peut être littéraire, linguistique, ou sociale, politique, voire expérimentale. Ce dernier sens se développe surtout au XIXème siècle avec le socialisme, le communisme ou les expérimentations de coopératives ouvrières (dont l’une existe toujours, le Familistère de Guise dont les prémisses remontent à André Godin). Le travail, par exemple, peut devenir une chose nécessaire au bien être de l’individu, pour faciliter ses facultés ou pour la satisfaction des besoins de tous.
Au XVIIème et XVIIIème siècles, l’utopie est surtout politique autour de la notion de République et de démocratie, par exemple, ou encore avec le mythe du bon sauvage (idéal de société rurale cette fois). Au XVIIIème siècle, en littérature, elle s’attarde énormément sur l’architecture et l’organisation urbaine. Avec des auteurs tels que Jules Vernes, elle se rapproche de la science et de la technologie au XIXème siècle.
Au XXème siècle, l’utopie perd, au contraire, de sa force car elle est assimilée et rapprochée des régimes totalitaires qui, souvent, s’en proclament tout en versant davantage dans la dystopie. C’est d’ailleurs, le grand siècle des dystopies, ce que l’on retrouve dans la littérature des années 50 et dans la science-fiction émergente (voire par exemple, 1984 de Georges Orwell, Fahrenheit 451 de Ray Bradbury ou Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley dont le titre est plus que révélateur).
D’un point de vue littéraire, l’utopie est souvent considérée comme un sous-genre de la science-fiction. Elle propose toutes sortes d’idéal politique et social. Elle peut être écologique, depuis peu (depuis les écrits de l’anarchiste russe Pierre Kropoktine) avec des œuvres telles que Ecotopia de Ernest Callenbach. C’est l’histoire d’une Amérique où les écologistes prendraient le pouvoir dans trois Etats, faisant ainsi scission avec le reste du pays. Ecotopia est isolé du monde : on retrouve donc une espèce d’île, d’havre de paix constitué.
L’intention de l’auteur est sans ambiguïté : « Ce qui s’impose maintenant, ce n’est pas de s’opposer à l’Écotopie, c’est de la comprendre et de défendre la cause de la paix entre les peuples », ce à quoi E. Callenbach ajoute : « L’Écotopie reste un défi permanent à la philosophie sur laquelle se fonde le régime américain actuel : culte du Progrès, croyance aux bienfaits de l’industrialisation et de l’accroissement du produit national brut ». Les Écotopiens « se sentent organiquement liés à leur technologie […]. Ils ont un peu le même sentiment que les Indiens : pour eux, le cheval, le teepee, l’arc et la flèche ont jailli, comme les êtres humains, des entrailles de la nature. »
L’utopisme écologique a une face festive et légère, empreinte d’autodérision. Il a aussi un côté plus effrayant. Paradoxalement, c’est surtout l’ancrage scientifique qui confère à l’écologisme des années 70 une dimension prophétique : il annonce la fin d’une époque (voire la fin du monde), il promet un avenir meilleur aux sociétés qui sauront écouter ses mises en garde et enfin, il met en valeur les conduites exemplaires de ceux qui n’attendent pas la catastrophe pour changer leur vie. Même si les premiers écologistes osent écrire que pour la première fois dans l’histoire « le désir rejoint la nécessité » (Vers une société écologique aujourd’hui, Projet politique du Mouvement écologique).
En ce début de XXIème siècle, elle reprend un peu d’éclat et finit même par nous manquer, comme ouverture de possibles autres. L’utopie est maintenant liée au futur, voire au futurisme. C’est une possibilité d’avenir, toujours en tension avec le genre de la dystopie, plus présent en science-fiction.
Parmi les sous-genres de l’utopie, il y a l’uchronie, qui revisite l’Histoire et en propose une autre version. C’est le cas du Maître du Haut Château de Philipp K. Dick dont une série a été faite sur Amazon streaming. C’est un monde où les Nazis et les Japonais auraient gagné la seconde guerre mondiale.
Les utopistes sont présents dans de nombreux mouvements sociaux, y compris, par exemple, à l’origine des mouvements et théories anarchistes, ou encore, à l’origine d’internet. Tous ces courants sont sous-tendus par une littérature utopiste. L’utopie peut aussi être féminine ou féministe.
L’utopie littéraire peut être l’idéal d’une littérature mondiale, comprise de tous, prenant en compte les périphéries littéraires, les endroits s’imposant peu sur le marché littéraire (par exemple, les pays de l’Europe de l’Est par rapport à la France, à l’Angleterre et à l’Allemagne). Elle peut être aussi remplie d’hyperéférencialité de toutes origines, comme chez Jorge Luis Borges.
Aujourd’hui, on pourrait parler d’hétérotopies comme alternatives multiples dans la mondialisation. Il faut imaginer différents futurs possibles, pour tous les goûts et toutes les probabilités. Cela signifierait aussi un déplacement de la littérature « du centre aux marges », à une pluralité diverse des pensées périphériques, des lieux marginalisés. C’est l’émancipation de l’univers pour des plurivers. Il s’agirait d’ouvrir les portes vers l’imagination de mises en forme possibles d’un vivre ensemble solidaire dans ce plurivers émergent.
En fait, l’utopie a une double facette : elle propose une critique mais aussi une contre proposition à un modèle déjà en place. C’est un terme réellement polysémantique bien plus qu’il n’y paraît. On pourrait dire que les éco-villages ou les coopératives sont aujourd’hui des expérimentations utopiques persistantes. Les tentatives d’application sont nombreuses et rejoignent l’idée d’alternatives.
S’il y a un manque d’utopies aujourd’hui c’est puisqu’il y a une baisse de l’ailleurs, déjà découvert, qu’il y a eu des utopies destructrices (comme le communisme) mais on trouve des micro-expérimentations sociales isolées très instructrices et nouvelles au regard de l’Histoire (littéraire mais pas que) de cette notion. Un écrivain tel que Bernard Werber relie cette notion à celles de possibles à anticiper grâce à la fonction prospective de la science-fiction.
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