Lecture : Martin Eden – Jack London

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Martin Eden est un roman écrit par l’écrivain américain Jack London, retraçant la vie du personnage éponyme. Celui-ci est un ancien matelot, issu des quartiers populaires qui va s’éprendre d’une jeune fille bourgeoise Ruth. Follement amoureux, ceci déclenche chez lui l’irrépressible envie de la mériter et donc, de s’éduquer, se cultiver pour être à sa hauteur.

Les premiers changements dans son éducation se voit à ses discours. Il se met à fréquenter la bibliothèque en espérant y revoir la jeune fille.

Rapidement, il se lance dans des lectures et études toutes les plus ardues les unes que les autres, nobles. La prose de ce roman est fine, raffinée, les phrases sont plutôt longues et riches. Au chapitre 6, il est tourmenté à l’idée de revoir Ruth : il a « faim » de la voir mais a peur d’enfreindre le savoir-vivre bourgeois. Il passe de longues heures à la bibliothèque. Il ne sait pas encore que ce sera le début de son ascension.

« La masse de livres qu’il avait lu ne lui servit qu’à stimuler son impatience » la tournure restrictive est ici pleinement positive. « Chaque page de chaque volume n’entrebâillait qu’une fenêtre minuscule de paradis intellectuel et son appétit, aiguisé par la lecture, augmentait à mesure ». Les deux métaphores qui nous intéressent ici sont ceux de la fenêtre et de la faim. Les livres deviennent un nouvel aperçu de savoir, un appétit bestial de connaissances. Il apprécie particulièrement la poésie et déplore : « Mais il estima que Ruth ne devait pas le comprendre ! Comment l’aurait-elle pu, vivant une vie aussi raffinée ? » Martin Eden c’est d’abord l’histoire d’un fossé entre les classes.

Mais « il tomba par hasard sur des poèmes de Kipling, dont le rythme, l’envolée, l’éclat qui transformaient les moindres choses, les détails les plus familiers, le transportèrent » : l’accumulation montre ici le plaisir ressenti par Martin à la lecture de cette poésie. Le verbe transporter renvoie aux élans poétiques les plus fins.

La nuit, il se met à « roder » à proximité de la maison des Morses, espérant apercevoir la jeune fille qui devient, rapidement une obsession. Une fois, il fut « récompensé de son attente » en apercevant la silhouette de la jeune femme. « Cette vision fugitive accéléra son pouls et fit battre le sang dans ses artères » : les effets de la vision sont sublimés, colossaux sur l’organisme du matelot en plein changement. Il s’étonne encore de l’écart le séparant de Ruth en apprenant qu’elle « appartient à la classe qui se sert des banques », un univers totalement étranger à sa personne.

Ses journées se réorganisent en études et en écriture, sa vie se métamorphose. L’évolution de Martin est rapide. Il va lire tous les grands classiques de la philosophie et se mettre à envoyer ses manuscrits à des magasines, espérant être publié. Toutefois, il reste pauvre et sans situation, ne méritant pas suffisamment d’attention de la part de Ruth qui n’apprécie que leurs études. Pourtant, Martin est plus que sous le charme.

« Il subissait une sorte de révolution morale. La pureté, la beauté d’âme de son idole avait opéré chez lui une réaction et il éprouvait un ardent besoin de propreté. Il devait être propre pour être digne de respirer le même air qu’elle. » La métamorphose est ici (page 70) comparée à une réaction chimique étrange lui donnant le goût de la beauté, la pureté, et la propreté, trois attributs qu’il semble associer à la classe bourgeoise. On peut ici lire l’admiration idéalisé du jeune homme.

« D’ailleurs, Martin ne sentait plus le besoin d’alcool. Il était ivre de mille autres façons nouvelles, bien plus graves, ivre de Ruth qui avait embrasé son cœur d’amour et de désir d’immortalité ; ivre de lecture, ce qui avait déclenché en lui de nombreuses aspirations ; ivre enfin de sa force, doublé par les soins de son corps et qui lui donnaient un équilibre joyeux et magnifique. Un soir, il alla au théâtre » Son apparence est elle-même modifiée, son soi profond avec, ses goûts, sa curiosité, et l’ivresse devient le maître mot de la nouvelle vie de Martin.

Rapidement, Martin s’éloigne de son milieu, il sent un fossé se creusait avec la classe ouvrière aussi, tandis qu’il s’approche des bourgeois. Il considère à la page 78 déjà, après avoir rempli sa semaine de lectures, s’être « affranchi de son milieu et de ses habitudes passées ».D’ailleurs, « son cerveau vierge était mûr pour les bienfaisantes semailles. Aucune étude ne l’avait fatigué et il mordait au travail intellectuel avec une surprenante ténacité ». La métaphore des semailles est ici particulièrement intéressante : la culture est une culture à semer. Le jeune homme est entièrement disposé à l’apprentissage et la métaphore de la morsure témoigne de son acharnement.

«A la fin de la semaine, il lui parut -tant sa vie passée et sa façon de voir ancienne semblaient lointaines – qu’il avait vécu cent ans. » Les idées se bousculent alors dans sa tête. Son travail est aussi celui du vocabulaire, il apprend de nouveaux mots en même temps que de nouvelles philosophies.

Il prend goût à cette ascension et et finit par revoir Ruth (page 82) qui, petit à petit, aime le modeler, l’élever. D’abord, elle ressent une drôle de sensation à son contact mais demeure froide et calme là où Martin est rougi, gêné. Ils abordent des livres qu’elle lui a prêté. « Il avait éveillé en elle une pitié, une tendresse que personne ne lui avait fait éprouver encore ». « Elle n’imaginait pas un seul moment qu’un sentiment pareil put être le commencement de l’amour, ni même qu’il put s’agir d’amour », leur éducation les séparant. La jeune femme ressent des sentiments inconnus pour l’ancien matelot. Celui-ci imagine jusqu’à mourir pour elle, tandis qu’ils discutent, l’imagination de Martin se fait audacieuse, désirant ses lèvres, ou être son amant comme un « titre de noblesse ».

Il finit par lui avouer qu’elle a transformé sa vie, par la lecture et la culture :

« On m’avait dit que ça existait et des livres le racontaient ; en voyant votre maison, j’ai compris que les livres disaient vrais. Mais ce que je veux dire c’est que tout ça m’a plu. J’en ai envie, tout de suite. Je veux respirer une atmosphère pareil à celle-ci une atmosphère de lectures, de tableaux, de belles choses (…) Seulement quel est le moyen d’y arriver? Par quoi commencer ? Le travail ne me fait pas peur vous savez !». Il rêve, en fait, d’ascension sociale. Il est alors reçu régulièrement chez les Morse. « C’était lui qui s’élevait dans les nuages, vers elle. »

Rapidement, l’élève dépasse le maître, puisque Martin Eden se met à tenir des discours tous plus argumentés les uns que les autres comme des « parcelles de vérité qui menaçaient d’effriter ou de modifier ses convictions ». Elle prend cela pour des fantaisies puisque, dans la bourgeoisie, les « gens qui pensent différemment ne sont que des malheureux dignes de pitié ».L’amour pour Ruth demeure, toutefois, son moteur, son but ultime.

De Martin, s’empare rapidement la passion pour la plume. A la page 106, il songe « comme c’est idiot d’être marin quand on peut être littérateur ! ». Il entraperçoit le succès des mots. Il est vite déçu mais se montre plus que persévérant : bien que personne ne croit en lui, il travaille d’arrache pieds pour écrire. « Les phrases coulaient de sa plume, bien qu’il s’interrompît souvent pour consulter le dictionnaire ou son livre de rhétorique. »

Ruth devient sa muse pour ses poèmes d’amour. Sa soif de curiosité ne se satisfait jamais, en même temps qu’il mesure son ignorance : « Toute sa vie Martin Eden avait été dévoré de curiosité. Il voulait savoir, tout savoir, et ce fut ce désir qui l’envoya courir les aventures à travers le monde. Mais Spencer lui apprenait aujourd’hui qu’il ne savait rien, et qu’il n’aurait jamais rien su, s’il avait continué à naviguer, à errer continuellement. »(page 138). Le roman détaille les différentes bases des études de Martin.

Lorsque celui-ci fait lire ses manuscrits à Ruth, elle n’est guère emballée. Elle ne comprend pas, par exemple, pourquoi ne pas traiter de sujet agréable. La littérature de Martin Eden est incomprise. « Puis, subitement, il eut un soupir en songeant à l’immensité de choses « atroces » qu’il avait connues, étudiées, et il lui pardonna d’avoir rien compris à son histoire. Ce n’était pas sa faute. (…) Mais lui, qui connaissait la vie, sa laideur comme sa beauté, sa grandeur en dépit de la boue qui la souillait, il la dirait telle qu’elle est». Le jeune écrivain se veut réaliste, ce que la bourgeoisie de Ruth ne comprend pas, attendant de la noblesse pure dans ses écrits.

Au dix-septième chapitre, Martin travaille efficacement et provisoirement pour une blanchisserie. Il est toujours attaché au milieu ouvrier, ne vivant de son art. Les descriptions du travail sont fines et précises. Jack London impressionne une nouvelle fois de sa prose et de sa finesse d’esprit : « son cerveau et son corps sans cesse en action n’était plus qu’une machine intelligente ; les problèmes insondables de l’univers n’y trouvaient plus de place et il leur en interdisait l’accès ». Les phrases sont complexes, douces, habiles, et notre héros se trouve éloigné de ses études par le travail. Les tournures restrictives sont nombreuses pour montrer l’aliénation du travail : «  son être entier n’était plus qu’un réduit étroit (…) ». On voit que Martin progresse dans ses écrits aux jugements qu’il tient sur ses premières œuvres, guère appréciées de Ruth, avec laquelle il finit par être d’accord. A ce moment-là, son exaltation retombe et il maudit la vie. Il se remet à boire, en même temps qu’à travailler. Cette tare est associée à la besogne de l’ouvrier.

Les moments entre Ruth et Martin sont décrits comme de douces séances de lectures et de culture. La prose se fait plus poétique à ces instants. Les journées sont belles et suaves pour Mr Eden. On trouve de longues tirades sur l’amour de Martin et sur son obsession pour l’écriture, en dépit de tous :

« L’amour habite les hauts sommets, bien au-dessus des froides vallées de la raison et celui qui cueille cette fleur rare ne peut plus descendre parmi les humains tant qu’elle n’est pas fanée. »

souligne-t-il à la page 235. Ou encore « il arriva à la conclusion que l’organisme n’atteint son plus haut développement qu’au moyen de l’amour ».

Le rythme de vie de Martin est martelé par les lectures, l’étude, les visites à Ruth, et ses cinq maigres heures de sommeil.

Finalement, les fiançailles des deux amants auront lieu, sous réserves des parents en désaccord, alors que la jeune fille se verra conquise. Martin lui promet de devenir riche et de vivre de ses écrits d’ici deux ans. Elle ne le croit guère.

Le jeune homme va côtoyer d’autres personnes de la bourgeoisie et se trouvait déçu de tant de fadeur : « Autrefois, il s’imaginait naïvement que tout ce qui n’appartenait pas à la classe ouvrière, tous les gens bien mis avaient une intelligence supérieure et le goût de la beauté ; la culture et l’élégance lui semblaient devoir marcher forcément de pair et il avait commis l’erreur indigne de confondre éducation avec intelligence (…) et par dessus tout, ils étaient ignorants de la vie, profondément, désespérément ignorants» (page 306). Peu seulement sont de réels intellectuels. Ses discours à lui et sa réflexion sont toujours de plus en plus fines et cultivées. Vite, il va se sentir supérieur à ces gens-là, inconsciemment d’abord, plein de réalisme et de leçons de vie. D’ailleurs, il ne comprend le refus de ces manuscrits dont la moyenne des écrits est bien meilleure à ce qu’il lit dans les magasines. Ses compétences littéraires augmentent vite elles aussi. C’est un écrivain prolifique. Il ne fait plus que ça. Tous ses écrits sont inspirés de ses lectures, fines en réflexion. Il rêve de « monter plus haut encore ! » C’est l’image que l’on garde de ce personnage, un homme visant toujours plus haut.

Les échanges se font de plus en plus présents et de plus en plus dissertatifs dans le roman, à mesure que les capacités oratoires de Martin augmentent, par exemple, avec son ami Brissenden à la page 341 à propos de ses écrits. Celui-ci tente de le convaincre lui aussi de laisser tomber la littérature en direction des revues et de vivre la beauté pour elle-même car elle le « hante ». La gloire « vous empoisonnera » dit-il.

Alors que tout le monde lui tourne le dos à la suite d’un meeting socialiste et d’un débat animé chez les Morse, Martin va commencer à connaître la célébrité grâce à ses manuscrits, acceptés un par un. Un de ses amis bourgeois écrivains étant morts et jeté en pâture à la critique (page 407 «  bien des fois, Martin se dit que son ami avait bien fait de mourir. Il haïssait la foule et voilà que tout ce qu’il y avait eu de plus sacré et de plus haut en lui était jeté en pâture à la foule. Tous les jours, la vivisection de la Beauté continuait. »), le jeune homme ne comprend pas et prend en amertume la versatilité des foules. Ayant perdu son amour, l’ancien matelot va sombrer dans la mélancolie et cesser d’ écrire, vendant ses anciens chefs d’oeuvre, toujours les mêmes que ceux qui ont été refusé maintes et maintes fois.

« Un beau jour, Martin se sentit seul. Il était vigoureux, bien portant et inactif. La cessation de tout travail, la mort de Brissenden, sa rupture avec Ruth, avaient laissé un grand vide dans sa vie. Il ne lui suffisait pas de bien manger au restaurant et de fumer des cigarettes égyptiennes. »

Martin ne vit alors plus dans la pauvreté, il rembourse ses dettes au centuple et fait plaisir à ses proches, ceux qui lui sont restés fidèles. Cette réussite a, tout compte fait, un arrière goût amer. Il fréquente une jeune fille, Lizzie, de laquelle il se sent maintenant séparé d’un fossé, de par son éducation (« il voyait parfois Lizzie: elle regrettait visiblement sa haute situation qui les séparait encore davantage »). Sa célébrité lui attire toutes les invitations à dîner, ce qui étonne le jeune homme. Il se répète intérieurement qu’il n’a pas changé, qu’il demeure le même mais que ces gens sont attirés par son nouveau statut («  ce n’était donc pas à cause de sa valeur réelle, mais à cause de sa valeur purement fictive, que le juge Blount l’invitait à dîner »).

Même Ruth a préféré « sa morale bourgeoise » à son amour. Il la repousse lorsqu’elle revient à lui, prétextant être malade. En effet, il l’est, il a perdu goût à la vie malgré sa célébrité. Martin décide de reprendre la mer et quitte la ville ainsi que ses amis. Il meurt en mer.

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