
Hartmut Rosa est un sociologue allemand contemporain étudiant ce qu’il qualifie comme l’un des phénomènes centraux de notre temps. L’accélération des sociétés modernes qu’il dépeint longuement lors d’un précédent ouvrage. C’est donc un processus social moderne de transformation des sociétés.
L’accélération est caractérisée par la croissance, l’accroissement, et la multiplication de toutes les sphères de la vie (informations, offres, demandes, consommation, globalisation, communication, transport etc…). C’est un nouveau paradigme au XXIème siècle. Ce terme est lié à la notion de modernité et à la mutation numérique et financière de la mondialisation. Les événements, le temps, le travail, les innovations accélèrent sans cesse, ce qui peut donner un sentiment de dissonance à l’individu des sociétés occidentales.
Les concepts d’accroissement (offres et demandes) et de ressources (avec leur exploitation intensive) ainsi que de télécommunication sont omniprésents. Ils perturbent les liens interpersonnels et intersubjectifs dans nos rapports au monde les plus quotidiens, notamment par la généralisation du numérique et des écrans. L’auteur accorde une grande place aux penseurs de la philosophie métaphysique allemande dans sa réflexion.
Le sociologue s’intéresse également à la notion de « vie bonne » d’un point de vue sociologique et individuel, psychique. La qualité de la vie humaine est différente des indicateurs économiques courants. Elle dépend de notre rapport au monde. Celui-ci passe par des formes très diverses : rapport à autrui, avec son corps, la religion, l’art, l’histoire, les interactions, le travail, l’image, la reconnaissance. Cela rejoint les notions de besoins et de désirs.
Il se questionne sur ce qu’est « réussir sa vie » et s’oppose à la définition courante qui fait appel à la notion de ressources. Il aborde la « crise psychologique » des temps modernes, entre le soi et l’environnement. Il y a comparaison, compétition avec autrui en termes de ressources, d’accroissement. La « vie bonne » subit la privatisation : elle dépend des choix individuels. Elle repose sur la manière dont on s’approprie le monde.
« Les axes de résonance entre le moi et le monde restent muets »
Hartmut Rosa mêle la philosophie, la sociologie et l’histoire culturelle et sociale de la modernité pour répondre à ces questions. Il remarque la privatisation, l’individualisation de la notion de Bien. Selon quels critères ? Cela implique des « pratiques authentiques et non authentiques ». Les sociétés modernes ne peuvent se stabiliser de manière dynamique, elles sont vouées à une augmentation continue portée par la croissance, l’accélération et la densification de l’innovation.
« Sous tous ces aspects, la vie humaine apparaît susceptible d’être optimisée, amplifiée et qui plus est, quantifiée »
Faire l’expérience du monde est alors nécessaire, et se l’approprier aussi. C’est un jeu du passif et de l’actif. A la page 38, l’auteur aborde les différents types de rapport au monde. Son plan est en causes, conséquences. Mais qu’est-ce que le monde et qu’est-ce que le sujet ? Quelles frontières ? Il y a le rapport au monde et le rapport dans le monde. Il s’appuie sur des auteurs tels que Erich Fromm et son Avoir ou être (dans lequel il aborde l’intensité de nos liens et le degré de notre ouverture), Heidegger ou encore Merleau-Ponty. Ceux-ci expliquent le concept d’être-au-monde, le monde étant comme totalité des expériences possibles. Boire, manger, respirer, fumer.
L’auteur prend l’exemple de la boulimie et de l’anorexie comme rapport biaisé au monde. Il parle aussi des nouvelles formes d’alimentation (bio, vegan, naturelle, locale…) marquant la recherche de relations différentes au monde. On peut aussi ajouter la voix, le regard, le visage, comme premiers éléments d’expression au monde. La musique aussi, bien sûr. Ceux-ci forment des habitus au sens de Pierre Bourdieu (voir article précédent). Les manières dont « l’individu occupent l’espace » peuvent être passives, actives, ouvertes, fermées, défensives ou offensives. Les troubles du sommeil sont des troubles de l’organisme face à l’environnement. On peut rajouter le trio rire/pleurer/aimer. Les écrans modifient notre rapport au monde. Le corps est une ressource, le travail pouvant viser à le modifier (dans le cas du sport également). Il est façonnable, c’est un instrument pour la mise en forme. Tout est dans notre posture au monde.
Le corps entre dans la performance, on peut le contrôler de l’intérieur même. Ce sont des stratégies de conditionnement, des « travailleurs de soi », des « manipulateurs extérieurs ». Le corps devient également une ressource.
Le plan de l’œuvre va des rapports les plus basiques, simples, existentiels, au monde tels que boire, manger, se reproduire aux plus complexes avec des notions cognitives (jugement), émotionnelles ou sociales (famille, couple, émotions, vision culturelle). La résonance de l’individu dans le monde est un sentiment qui procure le bien-être en société. Elle est un rapport, une manière d’être dans nos expériences et notre appropriation de celles-ci (qui constitueront notre attitude et notre perception vis-à-vis du monde).
Ce concept de monde est bien plus complexe qu’on ne pourrait le penser et est issu et étayé de réflexions d’Hannah Arendt.
Cette sociologie de la relation au monde dans nos sociétés, cultures globalisées modernes, s’appuient donc sur les mœurs (réellement observées) et représentations dominantes, mais aussi sur des avancées scientifiques en neurologie et sciences cognitives. Des questions telles que le mariage homosexuel trouvent pleinement leur échos dans l’actualité. Il y a des troubles modernes de l’assimilation au monde et du monde, par exemple, les mal de dos. La résonance est plutôt émotionnelle. Pleurer serait un signe particulier de celle-ci. La vision du monde et la vision de soi sont inclus dans ce concept. Les publicités l’utilisent. Les neurones miroirs sont un autre bon exemple de bonne résonance, tandis que le sentiment d’agir sur le monde, celui d’efficacité personnelle, rentre aussi en compte.
L’auteur reprend la théorie critique et la notion d’aliénation étant une différence ou une hostilité du sujet ou du monde. C’est une « relation sans relation », un échec de l’assimilation au monde. Cela peut être un burn out, une dépression.
La famille est à priori un axe de résonance et un havre, ainsi que l’amitié. La politique pose problème car c’est une relation muette. La promesse de la religion et la contemplation de la nature (comme un paradoxe que de regarder la nature pour se trouver soi-même) sont des exemples de résonance. La notion de pêché est un refus de résonance. L’art s’autonomise, un peu comme la religion.
« L’art naît de la confrontation ou du dialogue entre un sujet qui dispose d’un savoir informel, d’instruments, et de capacités d’expression et cette source autonome qui lui fait face »
L’Histoire, quant à elle, permet de créer un « lien constitutif », un « englobant », « devient un espace de résonance entre le passé et le présent, et plus encore, le présent et l’avenir ». La modernité se caractériserait alors par une peur d’un monde silencieux. C’est une rupture de la résonance. Ceci rejoint les théories de l’aliénation. La place du sujet dans le monde est dynamisée, elle résulte d’un processus compétitif. Elle peut changer à tout moment.
« On est contraint de se repositionner sans cesse »
Il y a une peur, une crainte, de perdre ces rapports du sujet moderne par rapport à l’accroissement constant, en perpétuel mouvement. Donc, la nécessité d’une sociologie des relations au monde s’impose pour suggérer l’idée d’une « possibilité d’un autre rapport au monde ».
Les relations basiques de résonance font partie des éléments fondamentaux pour les relations humaines. Leur équilibre peut être précaire. De ce point de vue, la résonance est soit normative, soit descriptive. Tous nos désirs seraient de résonance.
« L’aliénation est comme un mode de relation dans lequel le monde se montre insensible voire hostile à l’égard du sujet »
Des rapports « extérieurs, détachés, et non responsifs, bref, muets » sous-tendent cette notion.
« La cause d’une telle incapacité peut prendre la forme d’une fixation rigide ou d’une ouverture chaotique »
Ici, intervient l’exemple des larmes comme rapport résonant car l’affliction repose sur les affects.
« Dans la dépression, au contraire, on n’a plus de larmes, la relation au monde n’est plus fluide, elle est pétrifiée »
Les rapports au monde sont politisés, ou utilisés dans les publicités :
« Les relations au monde sont médiatisées par la technique, la culture, les médias, et les institutions ; chacune de ces médiations peut provoquer des pathologies de l’aliénation mais offre également des ressources pour les surmonter. »
La transformation continuelle et active du sujet et de son environnement, mutuelle et réciproque est synonyme d’assimilation. Nous avons cité quelques-unes des sphères de résonance et de reconnaissance et quelques-uns des axes de relation (amitié, famille, sport, couple, pardon, démocratie représentative, école, travail, comme espaces sociaux).
Le silence du monde est un grand thème en philosophie et en art, par exemple dans les sensibilités romantiques et romanesques, il est lié au dynamisme constant, paradoxalement. Il y a eu des catastrophes aussi politiques par exemple, et donc une sensibilité accrue sur le modèle romantique notamment.
La résonance serait-elle davantage féminine, notamment grâce à l’empathie ? Alors que les formes de domination sont aussi des formes de réification (rendre objet) les rapports au monde. L’auteur revient à de multiples reprises sur la notion de « stabilisation dynamique » et constante, dans la concurrence, la résonance, et la performance. Le monde peut être un véritable affront, un adversaire.
Rappelons que pour Hannah Arendt, l’écrivain et l’intellectuel deviennent les seuls garants des rapports au monde dans sa globalité complexe.
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