Orange Is the New Black est une série télévisée américaine créée par Jenji Kohan et diffusée sur Netflix à partir de 2013. Parue il y a maintenant une dizaine d’années, elle s’inscrit dans un contexte où les séries dites « de prestige » se multiplient et investissent des sujets sociaux et politiques forts. La série comporte sept saisons ; toutefois, nous nous concentrerons ici principalement sur les quatre à cinq premières, souvent considérées comme les plus cohérentes et les plus percutantes sur le plan narratif et thématique.
L’intrigue se déroule quasi exclusivement dans l’univers carcéral de Litchfield, une prison fédérale pour femmes située aux États-Unis. Cependant, cet enfermement est régulièrement fissuré par des incursions vers l’extérieur : visites, appels téléphoniques, sorties temporaires, mais surtout nombreux flashbacks retraçant la vie des détenues avant leur incarcération. Dès lors, plusieurs thématiques majeures se dégagent et structureront notre analyse : le thème de la prison et de l’enfermement, celui de la féminité et de son effacement institutionnel, certaines problématiques propres à l’incarcération féminine, la question de la folie et de la surveillance, ainsi que le ton singulier de la série, oscillant entre gravité et légèreté.
I. Prison et enfermement
Orange Is the New Black peint le quotidien de femmes incarcérées pour des délits ou des crimes plus ou moins graves, dans une volonté affichée de réalisme. Le spectateur assiste à la monotonie de la vie carcérale : repas à la cantine, travaux obligatoires, files d’attente, faible rémunération, manque de libertés et frustration permanente. L’enfermement est à la fois physique, psychologique et symbolique. Les détenues sont privées de leur autonomie, de leur intimité, et souvent de leur dignité.
D’un point de vue sociologique, la prison apparaît comme une « institution totale », au sens d’Erving Goffman, c’est-à-dire un lieu où l’ensemble des activités quotidiennes se déroulent dans un espace clos, sous une autorité unique, et selon des règles strictes. Cette organisation tend à produire une dépersonnalisation progressive des individus.
La série adopte le point de vue d’entrée de Piper Chapman, une femme blanche, blonde, issue d’un milieu aisé et fiancée à un homme lorsqu’elle est incarcérée pour un crime commis dix ans plus tôt. Ce choix narratif permet au spectateur, souvent extérieur au monde carcéral, de découvrir progressivement ses codes, ses violences et ses hiérarchies. Piper se transforme au fil des saisons : d’abord naïve et dépassée, elle devient plus dure, parfois cynique, révélant combien l’institution carcérale modifie les individus.
La prison de Litchfield est également structurée par des communautés ethniques et sociales : les détenues latinas, les détenues noires, les détenues blanches, auxquelles s’ajoutent des groupes plus marginaux. Ces divisions, souvent caricaturales au départ, renvoient néanmoins à des réalités sociales et raciales bien ancrées dans la société américaine. Elles illustrent ce que les sciences sociales nomment l’intersectionnalité : les rapports de domination ne reposent pas sur un seul critère, mais sur l’imbrication du genre, de la race et de la classe sociale.
Si l’univers carcéral semble constituer un huis clos, la série en complexifie la forme grâce aux flashbacks. Chaque personnage est ainsi doté d’une histoire personnelle, permettant de dépasser la simple identité de « prisonnière ». Les détenues apparaissent comme des individus singuliers, souvent victimes de déterminismes sociaux, économiques ou affectifs. Cette construction narrative humanise les personnages et invite à questionner la notion même de responsabilité individuelle.
Enfin, l’enfermement est constamment mis en tension avec l’extérieur. Les gardiens, la direction, les visiteurs et les familles interagissent avec les détenues et participent pleinement à l’intrigue. Les moments de visite ou les appels téléphoniques sont chargés d’émotions : ruptures, disputes, mensonges, mais aussi mariages ou espoirs de réinsertion. Ils rappellent à quel point la prison isole tout en maintenant un lien fragile avec le monde libre.
II. Cette féminité que l’on cherche à effacer
L’un des enjeux centraux de la série réside dans la question de la féminité en prison. Le port de l’uniforme, l’interdiction ou la restriction du maquillage, la difficulté à se procurer des produits d’hygiène intime (tampons, serviettes, cosmétiques) participent à une volonté d’uniformisation des corps. La prison tend à réduire les détenues à un matricule, une tenue et une faute, effaçant leur identité individuelle et genrée. Cette question est abordée de manière très concrète dans plusieurs épisodes, notamment lorsque les détenues se plaignent du manque de protections hygiéniques, sujet rarement traité à l’écran.
Dans une perspective féministe, le contrôle du corps des femmes apparaît ici comme un outil central du pouvoir institutionnel. En régulant l’apparence, la sexualité et les fonctions biologiques, la prison exerce une domination qui dépasse la simple sanction pénale.
La tenue orange des nouvelles arrivantes, qui donne son titre à la série, symbolise cette dépersonnalisation. Elle devient un motif de moqueries, en particulier lors de l’arrivée de Piper Chapman dans l’épisode pilote (saison 1, épisode 1), où son apparence et son statut de « nouvelle » la rendent immédiatement vulnérable. Le vêtement est ici à la fois un signe d’appartenance forcée et un outil de domination symbolique.
Face à ces contraintes, les détenues développent des stratégies de contournement : maquillage de contrebande, détournement des règles, échanges illégaux. La féminité devient alors un acte de résistance. Le personnage de Sophia Burset, femme trans incarcérée, illustre de manière particulièrement forte cet enjeu. Dans la saison 1, elle parvient à exercer son métier de coiffeuse en prison, redonnant à ses codétenues un accès à une forme de soin et d’expression de soi. Cependant, dans la saison 3, l’administration pénitentiaire lui retire ses hormones, ce qui provoque une détresse physique et psychologique profonde. Cette décision institutionnelle met en lumière la violence exercée par le système carcéral à l’encontre des identités de genre minoritaires.
Les besoins affectifs et sexuels constituent également un point central. La relation entre Piper Chapman et Alex Vause, son ex-compagne, est emblématique de ces tensions. Leur histoire, déjà complexe avant la prison, se rejoue dans l’enfermement, mêlant passion, jalousie et manipulation. D’autres relations féminines fortes structurent la série, comme celle entre Poussey Washington et Taystee Jefferson, fondée sur une amitié profonde, la tendresse et le soutien mutuel. À travers elles, la série propose une vision élargie de la féminité, qui ne se limite pas à la sexualité mais inclut la solidarité et le care, notion centrale des théories féministes.
Les gardiens, figures masculines dans un univers féminin, incarnent des rapports de pouvoir ambigus. Le personnage de George Mendez, surnommé « Pornstache », abuse de son autorité en entretenant une relation sexuelle avec Daya Diaz, relation marquée par la contrainte et la peur. Ces situations illustrent des rapports de domination genrée renforcés par l’asymétrie institutionnelle entre détenues et surveillants. Ces relations révèlent la vulnérabilité spécifique des femmes incarcérées face aux abus sexuels et affectifs.
III. Problématiques propres à l’incarcération féminine
Orange Is the New Black aborde avec justesse plusieurs problématiques spécifiques à l’incarcération des femmes. La question des visites et des liens familiaux est centrale : beaucoup de détenues sont mères, et la séparation avec leurs enfants constitue une souffrance majeure. Le personnage de Gloria Mendoza illustre particulièrement cet aspect, notamment lorsqu’elle tente de maintenir un lien avec ses fils malgré les humiliations et les contraintes imposées par l’administration pénitentiaire.
La série traite également de la grossesse en prison à travers le personnage de Daya Diaz. Enceinte à la suite de sa relation avec le gardien John Bennett, Daya est confrontée à l’angoisse de la maternité en détention et à la question du devenir de son enfant. Cette intrigue met en évidence l’absurdité et la cruauté d’un système incapable de prendre en compte les réalités biologiques et affectives des femmes incarcérées.
La maladie est un autre thème important, notamment à travers le personnage de Miss Rosa, atteinte d’un cancer. Son histoire met en lumière la négligence médicale et la lenteur administrative, mais aussi une forme de dignité retrouvée face à la mort. Plus tard, la série aborde également le cancer de Red, soulignant une fois encore la vulnérabilité des corps enfermés.
La sortie de prison et la réadaptation au monde extérieur sont traitées de manière réaliste, notamment à travers Taystee Jefferson. Incapable de se réinsérer faute de soutien et de ressources, elle finit par retourner volontairement en prison, révélant l’échec du système de réhabilitation.
Enfin, les enjeux de pouvoir traversent constamment la prison. Les luttes d’influence entre détenues, mais aussi entre détenues et administration, deviennent particulièrement visibles lors de la prise de pouvoir de certaines figures charismatiques ou lors de changements de direction. La prison apparaît alors comme un microcosme politique, régi par des règles implicites et des rapports de force permanents.
IV. Folie et surveillance
La peur de l’hôpital psychiatrique est récurrente dans la série. Certaines détenues redoutent davantage l’internement psychiatrique que la prison elle-même. Une scène marquante montre une détenue enfermée dans une cage lors d’un séjour en hôpital psychiatrique, image particulièrement violente de la déshumanisation.
Plusieurs personnages frôlent ou incarnent la folie, notamment Suzanne « Crazy Eyes » Warren ou Lolly Whitehill. La série interroge la frontière entre maladie mentale et marginalité sociale, et dénonce des traitements souvent inadaptés, voire cruels.
La surveillance est omniprésente à Litchfield. Caméras, rondes, sanctions disciplinaires : tout concourt à un contrôle permanent des corps et des comportements. Les espaces de punition, comme le quartier d’isolement ou l’hôpital psychiatrique, intensifient encore cette surveillance. Pourtant, les détenues trouvent sans cesse des moyens de la contourner : messages clandestins, codes, solidarités.
Cette logique de contrôle peut être mise en parallèle avec les analyses de Michel Foucault dans Surveiller et punir, où la prison est pensée comme un dispositif disciplinaire visant à normaliser les individus par la surveillance constante.
V. Un ton entre gravité et légèreté
L’une des grandes forces de Orange Is the New Black réside dans son ton hybride, oscillant constamment entre drame et comédie. La série n’hésite pas à aborder des sujets extrêmement lourds — violences sexuelles, abus de pouvoir, maladie, mort — tout en les entrelaçant avec des scènes absurdes ou humoristiques.
Ce choix formel peut être rapproché d’une démarche critique : l’humour fonctionne comme un outil de distanciation, permettant au spectateur de supporter la violence des situations tout en en prenant conscience. Il s’agit d’un procédé fréquent dans les œuvres engagées, qui cherchent à éviter le pathos excessif tout en maintenant une charge politique forte.
Par exemple, des situations tragiques sont souvent précédées ou suivies de moments légers, comme les disputes autour de la nourriture ou les stratégies parfois ridicules mises en place par les détenues pour améliorer leur quotidien. Ce contraste rend certains événements d’autant plus marquants. La mort de Poussey Washington, bien que survenant plus tard dans la série, est précédée d’épisodes où l’on met en avant son humour, sa culture et sa sensibilité, renforçant l’impact émotionnel de sa disparition.
Enfin, ce ton mêlant gravité et légèreté contribue à une approche féministe de la narration. En donnant une place centrale aux émotions, aux relations et à l’ordinaire des femmes, la série rompt avec une représentation traditionnellement masculine et spectaculaire de la prison. Elle propose ainsi une autre manière de raconter l’enfermement, plus attentive aux corps, aux affects et aux solidarités.
Ainsi, Orange Is the New Black parvient à maintenir un équilibre subtil entre divertissement et dénonciation, utilisant le rire comme un outil narratif au service d’une réflexion profonde sur la prison, la féminité et les mécanismes de domination.
Conclusion
À travers son exploration de l’enfermement, de la féminité et des rapports de pouvoir, Orange Is the New Black dépasse largement le simple cadre de la série carcérale. En humanisant des femmes souvent invisibilisées par la société et en donnant à voir les effets concrets des institutions sur les corps et les trajectoires individuelles, la série propose une critique sociale accessible mais exigeante.
En mêlant analyse sociologique implicite et regard féministe, elle invite le spectateur à interroger le sens même de la punition, de la justice et de la réinsertion. La prison apparaît alors non seulement comme un lieu d’enfermement, mais comme un révélateur des inégalités structurelles qui traversent la société contemporaine. Cette réflexion ouvre plus largement sur la manière dont nos sociétés traitent la marginalité, la déviance et la différence, bien au-delà des murs de Litchfield.

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